Fondamentalisme et rejet de l'autre, comment répondre par l'éducation

Le monde actuel est confronté à une montée des sentiments xénophobes, nationalistes, identitaires, associés au fondamentalisme religieux. Si l'Islam paraît singulièrement touché par ces phénomènes, il n'est pas le seul. 

 

Les gens trouvent réconfortant d'imaginer qu'ils sont pris dans un “choc de civilisation“ titanesque, où de bonnes nations démocratiques s'élèvent contre des religions et des cultures supposées mauvaises, issues d'autres parties du monde. La culture populaire nourrit trop souvent cette vision du monde, en suggérant que la mort des “méchants“ serait la solution aux problèmes des “gentils“… Aucune société n'est pure, et le “choc des civilisations“ passe à l'intérieur de chaque société. Chacune contient en elle des individus qui sont prêts à vivre avec les autres dans le respect mutuel et la réciprocité, et d'autres qui cherchent le confort de la domination. Il faut comprendre commenr réussir à former davantage de citoyens du premier type, et moins du second…“  (Martha Nussbaum, Les émotions démocratiques : comment former le citoyen du XXIe siècle).

 

Mes amis afghans m'ont expliqué comment les Talibans étaient apparus.

 

Soutenu par le Pakistan, le mouvement des talibans voit le jour dans les années 80 à Kandahar au sein des camps de réfugiés afghans chassés de leur pays par l'occupation soviétique. Ses membres proviennent essentiellement des madrasas, des écoles coraniques financées et inspirées par l'Arabie Saoudite qui prône un Islam fondamentaliste (le wahhabisme).  Ces écoles ont su attirer les jeunes angoissés et frustrés d'avoir été chassés de leur pays. “Taliban“ signifie “étudiant“.

 

Dirigés par le mollah Omar, les talibans cherchent à instaurer par tous les moyens un islam pur, reposant strictement sur la charia et sur une lecture fondamentaliste de l'Islam.  Ils obligent les femmes à porter la burqa et interdisent aux fillettes d'aller à l'école. Avant les talibans, les femmes ne portaient pas le voile dans les villes afghanes.

 

En octobre 2001, la coalition dirigée par les Etats-Unis chassent les Talibans du pouvoir. Mais leurs idées ont déjà infecté le pays. En 2006 en Afghanistan, Abdul Rahman est condamné à mort parce qu'il s'est converti au Christianisme. Il n'avait tué personne, blessé personne, volé personne, ni provoqué aucun dommage pour quiconque. Il avait juste changé d'idée et cela n'était pas du goût de ceux qui dirigeaient l'Afghanistan à l'époque : non pas les Talibans mais le Président Hamid Karzai, élu avec le soutien de la coalition internationale. Finalement Abdul Rahman échappa à l'exécution à la suite d'une campagne internationale intense, mais dut s'exiler en Italie.

 

Les Chrétiens échappent-ils au fondamentalisme et au rejet de l'autre ?

 

Dans l'Etat du Colorado, aux Etats-Unis, le pasteur Keenan Roberts a créé des Hell Houses (maisons du diable) pour "éduquer" les enfants. Ce sont des lieux où les enfants sont conduits par leurs parents pour assister à des spectacles démontrant à quelles horribles tortures sont condamnés ceux qui ont commis des péchés mortels comme l'adultère ou l'homosexualité.

 

Aux Etats-Unis, le mouvement des fondamentalistes chrétiens a acquis une puissance inégalée. Il s'oppose à l'enseignement de la théorie de l'évolution dans les écoles et soutient que la Bible décrit de manière factuelle, et non pas symbolique, comment Dieu a créé l'univers, les différentes espèces et Adam, le premier homme. Il fait pression pour que la Loi de l'Ancien Testament soit rétablie - y compris la peine de mort pour les homosexuels - et pour que le droit de vote soit réservé aux chrétiens.

 

Les mêmes chrétiens évangéliques américains ont inventé le concept de “sionisme chrétien“. Ils affirment que la création de l'État d'Israël  est en accord avec les prophéties bibliques, et prépare ainsi le retour de Jésus sur Terre. Ils soutiennent les fondamentalistes juifs (dont le groupe le plus connu est le Goush Emounim - Bloc de la foi), qui proclament leur droit de s’installer dans toute la Palestine du fait de la promesse faite par Dieu et d'en chasser les Palestiniens ou de les dominer. 

 

Dans notre pays, la campagne électorale qui s'annonce donnera sûrement des exemples de pensée fondamentalisme et de rejet des autres. Il nous faudra les reconnaître.

 

Les attitudes de rejet des autres trouvent leurs racines dans l'éducation reçue et le récent livre de Martha Nussbaum "Les émotions démocratiques : Comment former les citoyens du XXE e siècle" nous apporte à cet égard des analyses et des propositions intéressantes.

 

Le narcissisme et le dégoût

 

Naturellement nous éprouvons du dégout vis-à-vis des choses sales ou des sources de souillure (fèces, nourriture avariée). Le dégout est un indicateur de danger utile, mais il peut créer des dommages lorsqu'il s'articule au narcissisme de base des enfants :

Une manière efficace de prendre complètement ses distances avec sa propre animalité consiste à projeter les propriétés d'animalité (la mauvaise odeur, la saleté, la crasse) sur d'autres groupes et à traiter les gens comme s'ils étaient sources de contagion et de souillure.“

 

Les sociétés humaines dirigent souvent ce “dégoût projectif“ sur des groupes subordonnés utilisés comme “boucs émissaires“, responsables de tous les problèmes : les Juifs, les “noirs“, les “jaunes“, les homosexuels, les émigrés, les pauvres, les femmes. Ils apprennent aux enfants à faire de même.

Une manifestation courante du dégoût projectif consiste à éviter le contact physique avec les membres du groupe subordonné, voire avec les objet que ces derniers ont touché.“ (Martha Nussbaum)

 

Ce rejet des autres est une menace constante contre l'égalité démocratique. Certaines formes d'éducation, en particulier à travers les normes sociales et familiales, transmettent l'idée que la perfection, l'invulnérabilité et la maîtrise sont des aspects essentiels du succès adulte. Le seul moyen d'atteindre le succès serait d'être parfait et de tout contrôler. Cela peut conduire à diviser le monde entre “purs“ et “impurs“, à construire un “nous“, sans tâches, opposé à d'autres individus, “eux“, supposés sales, mauvais, contagieux.

 

Angoisse et compassion

 

Le rejet des autres exprime le plus souvent une réaction à l'angoisse contre sa propre faiblesse déplacée sur un autre groupe d'être humains identiques mais plus démunis. On ne peut le modérer sans s'intéresser aux causes de cette angoisse plus profonde.

 

Pour faire face à cette angoisse, les enfants doivent acquérir des compétences pratiques et apprendre à affronter convenablement leur environnement sans la présence constante de leurs parents. Ils doivent découvrir que le fait que tous les êtres humains sont vulnérables et mortels doit non pas être nié mais accepté et affronté par la réciprocité et l'aide mutuelle.  C'est là un des intérêts profonds d'un mouvement éducatif comme le Scoutisme.

 

Dans les interactions et la coopération au sein d'un groupe éducatif positif, les enfants peuvent acquérir une capacité croissante à s'intéresser aux autres, à se mettre à leur place, à voir les choses de leur point de vue et à réagir à leurs problèmes avec sympathie. En développant cette capacité de sympathie et de compassion, ils comprennent les effets de leur agressivité sur les autres et apprennent à la contrôler.

 

Deux forces qui s’opposent

 

Mais il faut être conscient du fait que deux forces s'opposent constamment : l'empathie et a compassion d'un côté le narcissisme et la honte de l'autre.

 

La fermeture sur soi, le narcissisme peuvent nous amener à retirer aux autres notre compassion et à les blâmer à tort pour l'infortune qui les accable : “les pauvres causent leur pauvreté par leur paresse et leur manque d'efforts", “les émigrés viennent en France pour profiter de notre couverture sociale“…

 

Cet échec de la compassion peut s'agréger à la dynamique pernicieuse du dégout projeté : “Lorsqu'un sous-groupe social a été identifié comme honteux et dégoutant, ses membres semblent inférieurs aux dominants et très différents d'eux : animaux, malodorants, contaminés et contagieux. Il devient ainsi aisé de les exclure de la compassion et difficile de voir le monde depuis leur perspective… Cultiver la compassion ne suffit pas à dépasser les forces d'esclavage et de subordination, puisque la compassion elle-même peut devenir l'alliée du dégoût et de la honte et renforcer la solidarité entre les élites, les éloignant encore des subordonnés“. (Martha Nussbaum)

 

A l'adolescence, les modèles de l'adulte accompli ont une grande influence sur le processus de développement. Le modèle “viril“, celui de l'homme qui se contrôle entièrement et qui n'a ni faiblesse ni besoin, nourrit le narcissisme  et empêche l'extension de la compassion et de la sympathie, en particulier aux femmes et aux individus perçus comme faibles. Inculquer aux jeunes cet idéal de contrôle viril, est pernicieux car il sera mis à mal quotidiennement par la vie elle-même. On ne peut pas contrôler le monde réel pas plus qu'on ne peut se contrôler entièrement et le sujet qui ressent fatigue, désir, maladie ou peur est traversé par un courant de honte : “Je suis censé être un “homme vrai“, mais je sens que je ne contrôle pas mon propre environnement, ni même mon corps…“. (Martha Nussbaum)

 

Le groupe refuge

 

Le groupe peut être un refuge pour dominer cette honte. La solidarité du groupe et la docilité à l'égard de l'autorité peuvent apporter une protection contre l'insécurité et une  forme d'invulnérabilité par procuration. Les groupes fondés sur la discipline et l'autorité du chef sont les plus à même d'apporter cette sécurité trompeuse en apportant aux membres le sentiment qu'ils adhèrent à quelque chose qui les dépasse et qu'une figure d'autorité assume la responsabilité des décisions à prendre.

 

Or les gens se comportent mal dans au moins trois cas :

  1. Lorsqu'ils ne sont pas personnellement responsables et qu'ils font partie d'un groupe ou d'une foule sans visage où ils peuvent agir sous le couvert de l'anonymat
  2. Lorsque personne  n'élève de voix critique
  3. Lorsque les êtres humains sur lesquels ils ont du pouvoir sont déshumanisés et désindividualisés

 

C'est pourquoi  l'éducation doit renforcer le sentiment de responsabilité personnelle, la tendance à voir les autres comme des individus distincts et la volonté et la capacité d'élever une voix critique au sein d'un groupe.

 

Par exemple, face au problème des migrants, on peut apprendre aux enfants à voir les étrangers comme une masse sans visage qui menace leur façon de vivre et leur hégémonie ou bien au contraire leur apprendre à voir les membres de ce groupe comme des individus égaux, qui partagent des droits et des responsabilités communes.

 

Des propositions pour une éducation à la démocratie

 

En conclusion, Martha Nussbaum formule les propositions suivantes pour “produire des citoyens dans et pour une démocratie saine“ :

  • Développer la capacité des jeunes à voir le monde du point de vue des autres, en particulier de ceux que la société décrit comme inférieurs ;
  • Enseigner des comportements à l'égard de la faiblesse et de la vulnérabilité humaines qui suggèrent qu'elles ne sont pas honteuses et qu'avoir besoin des autres n'est pas la preuve d'un manque de virilité , le besoin et l'incomplétude doivent être perçues comme des occasions de coopération et de réciprocité ;
  • Développer des capacité d'attention véritables aux autres, qu'ils soient proches ou lointains ;
  • Affaiblir la tendance à se tenir à distance des différentes minorités, en leur manifestant du dégoût et en les considérant comme “inférieures“ et “contagieuses“ ;
  • Faire découvrir des faits réels et vrais sur les autres groupes (minorités raciales, religieuses et sexuelles, handicapés) pour s'opposer aux stéréotypes et au dégoût qui les accompagnent souvent ;
  • Promouvoir la responsabilité en traitant chaque enfant comme un agent responsable ;
  • Promouvoir énergiquement la pensée critique contre l'endoctrinement, encourager la capacité et le courage requis pour élever une voie différente.

Dominique Bénard

 

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Commentaires: 2
  • #1

    BAL Alain (jeudi, 13 octobre 2016 15:24)

    Merci pour le texte sur le rejet de l'autre et vos proposition pour une éducation à la démocratie/ pouvez-vous me donner votre accord pour le publier sur le site de l'association planète couleurs et le réseau de la citoyenneté mondiale.
    D'autre part après l'initiative pour une éducation à la citoyenneté mondiale& école de la paix , vous pouvez également prendre connaissance de la proposition d'une semaine de la citoyenneté mondiale- fraternité & école de la paix (à soutenir sur le site Parlement & Citoyens)-Texte que vous pouvez retrouver sur notre site www.association-planete-couleurs
    Bien cordialement/Alain Bal

  • #2

    Ji Pasko (vendredi, 03 février 2017 11:20)


    Your style is so unique in comparison to other people I have read stuff from. Thanks for posting when you've got the opportunity, Guess I'll just bookmark this page.