Après les attentats : éduquer aux émotions démocratiques

Comment répondre aux attaques terroristes qui ciblent notre pays ? N’y-a-t-il pas d’autre choix que le nationalisme identitaire face au radicalisme islamiste ? Face à la menace terroriste, à la radicalisation et au repli identitaire, quel rôle l’éducation doit-elle jouer ?

 

Deux livres récents peuvent nous aider à trouver la meilleure voie : d’une part “Eduquer après les attentats“ de Philippe Meirieu, le grand spécialiste français des Sciences de l’Education, d’autre part “Les émotions démocratiques“ de Martha Nussbaum, l’une des plus grandes philosophes américaines, professeur de philosophie à la Law School de l’université de Chicago. 

 

EDUQUER APRES LES ATTENTATS

 

L’excellent site “Le Café Pédagogique“ vient de publier un interview éclairant de Philippe Meirieu, que je vous engage à lire. Philippe Meirieu adopte la thèse centrale du philosophe allemand Adorno dans sa célèbre conférence “Eduquer après Auschwitz“ : “ Exiger que la barbarie ne se reproduise plus est l’exigence première de toute éducation“.

 

“Eduquer après les attentats“ pose les questions essentielles auxquelles est confronté notre système éducatif. Il est à peu près impossible de résumer en quelques lignes la richesse des propositions de Philippe Meyrieu qui ne sont pas théoriques et abstraites mais concrètes et “pédagogiques“. Citons la table des matières : L’Ecole de “l’instruction pure“… Le savoir et le croire … Peut-on se passer du symbolique… Le socle et le “commun“… Instituer le collège.. Instaurer une véritable autorité… Construire du collectif… Former à la responsabilité… etc.

 

Tous ceux qui s’intéressent à l’éducation doivent lire ce livre incontournable. 

 

LES EMOTIONS DEMOCRATIQUES

 

Il a aussi le grand mérite de nous faire découvrir Martha Nussbaum et son livre  “Les émotions démocratiques, comment former le citoyens du XXIe siècle“. 

Martha Nussbaum dénonce une crise silencieuse qui frappe aujourd’hui les démocraties du monde : “De profonds changements affectent ce que les sociétés démocratiques enseignent aux jeunes, et ces changements n’ont pas été suffisamment examinés. Avide de profit national, les Etats et leurs systèmes éducatifs bradent avec insouciance des atouts indispensables à la survie des démocraties. Si la tendance se prolonge, les Etats du monde entier produiront bientôt des générations de machines efficaces, mais non des citoyens complets capables de penser par eux-mêmes, de critiquer la tradition et de comprendre ce que signifient les souffrances et les succès d’autrui.

 

Martha Nussbaum part de la distinction entre deux modèles éducatifs: une éducation tournée vers le profit, d’une part, et une éducation tournée vers la démocratie, d’autre part. Ces deux modèles éducatifs correspondent à deux modèles de développement.

Dans le premier modèle, ce qui compte d’abord, c’est l’accroissement du Produit National Brut. L’objectif est la croissance économique au détriment des conditions d’une démocratie stable : l’égalité sociale, Ella qualité des relations entre les groupes ethniques et entre les genres, la qualité de la vie.  C’est ainsi que les indices de développement fondés sur le PNB assignaient un excellent résultat à l’Afrique du Sud, sous le régime de l’apartheid.

 

Les défenseurs de ce modèle, souligne Martha Nussbaum, affirment que la croissance économique permettra par elle-même d’atteindre les autres biens : santé, éducation, réductions des inégalités sociales et économiques. Pourtant, force est de constater que les résultats dans le domaine de la santé et de l’éducation, par exemple ne sont très peu corrélés avec la croissance économique. Comme le montre la Chine, la liberté politique n’est pas loin plus liée à la croissance.

 

Dans le second modèle, ce qui est essentiel, c’est l’égalité des droits fondamentaux des personnes : droit à la santé, à l’éducation, à exercer une activité reconnue dans un collectif solidaire, à participer effectivement au débat démocratique.

Martha Nussbaum note que “dans le contexte de cet ancien paradigme du développement national considéré comme synonyme de croissance économique, la plupart des pays favorisent les universités et les écoles techniques « tout en opérant des coupes draconiennes dans les humanités“. L’éducation est fondée sur un “mélange de sophistication technologique et de docilité de la pensée“, elle s’appuie sur le sentiment de vulnérabilité et l’anxiété pour développer des émotions qui n’ont rien de démocratiques : l’aversion à l’égard des autres perçus comme des menaces, le repli clanique et identitaire face à la conspiration des “impurs“, l’agressivité et la violence destructrice. L’éducation fondée sur le profit et le pouvoir décrit le monde de manière systématiquement manichéenne, opposant les “bons“ et les “mauvais“, les “élus“ et les exclus“. Notez bien ces termes, ils sont déjà utilisés par certains des candidats à l’élection présidentielle de 2017.

 

Au contraire l’éducation démocratique doit donner à lire la réalité complexe des situations, les contradictions qui traversent chacune et chacun d’entre nous et la manière dont il est possible de dépasser ses tentations régressives pour contribuer au bien commun.

“Avant de pouvoir esquisser un programme d’éducation, écrit Martha Nussbaum, il faut comprendre quels problèmes se présentent lorsque nous essayons de transformer nos élèves en citoyens responsables d’une démocratie, capables de penser et de décider à bon escient d’un ensemble de questions d’importance nationale et mondiale“. 

Elle dénonce la tendance qui se fait jour actuellement dans de nombreux pays et qui amène les gens à penser que leur identité est menacée par des “dangereux éléments étrangers“.

 

Aucune société n’est pure“, écrit-elle, “et le choc des civilisations“ passe à l’intérieur de chaque société“. Dans chaque pays il y a des individus qui sont prêts à vivre avec les autres dans le respect mutuel et la réciprocité, et d’autres qui cherchent le confort de la domination. Il faut comprendre comment réussir à former davantage de citoyens du premier type, et moins du second.

 

TROIS PROPOSITIONS EDUCATIVES

 

Pour atteindre ce but, Martha Nussbaum fait trois propositions magnifiquement résumées par Philippe Meirieu :

  1. La pratique du débat dans laquelle chacun doit être amené à défendre le point de vue d’autrui après avoir défendu le sien. Il ne s’agit pas de mettre en scène des joutes verbales superficielles ou une confrontation obstinée, mais d’apprendre aux élèves à structurer leur pensée. Des règles précises sont nécessaires pour éviter à chacun de s’enkyster sur ses positions et pour lui permettre de réexaminer ce qu’il croit savoir pour progresser. 
  2. La deuxième proposition de Martha Nussbaum renvoie à l’impératif dans chaque discipline et dans les nécessaires travaux interdisciplinaires de procéder en élargissant systématiquement le champ pour permettre de la découverte des interactions et solidarités. Il s’agit là de former le “citoyen du monde“, non seulement par des injonctions généreuses, mais par la découverte dee l’interdépendance étroite que les humains entretiennent entre eux et avec le monde. Il s’agit de découvrir progressivement les figures et le sens de ce qui nous entoure, afin, de proche en proche et de loin en loin, de comprendre en quoi tout cela “fait système“. On donne ainsi des modèles d’intelligibilité de soi et du monde, on apprivoise l’altérité et l’étrangeté par la hardiesse de comprendre.
  3. Enfin Martha Nussbaum insiste sur la nécessaire rencontre avec la littérature et les arts. Celles-ci sont fondamentales  dans la nécessaire construction des “émotions démocratiques“ en ce qu’elle permet d’accéder à “l’imagination narrative“ : “J’entends par là, explique-t-elle, la capacité à imaginer l’effet que cela fait d’être à la place de l’autre, à interpréter intelligemment l’histoire de cette personne, à comprendre les émotions, les souhaits et les désirs qu’elle peut avoir.“ Car apprendre à voir un être humain non pas comme une chose mais comme une personne ne va pas de soi : cela s’apprend et se construit. Et l’art, pour cela est essentiel : il donne à voir, à la fois, l’identité et l’altérité, il permet de se reconnaître dans l’autre, et aussi de se reconnaître “soi-même comme un autre, selon la belle expression de Paul Ricoeur (Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, le seuil, 1990).

Sources 

  • Philippe MEIRIEU, “Eduquer après les attentats“, ESF Sciences humaines, 2016. 
  • Martha Nussbaum “Les émotions démocratiques : comment former le citoyen du XXIe siècle“. Climats/Flammarion 2011

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