Ecole du provisoire


À Calais, les deux enseignants nommés au centre Jules Ferry, qui jouxte la "jungle" et reçoit des mineurs étrangers isolés, ne peuvent guère fonctionner avec un programme au quart d'heure près comme au temps de ce Jules Ferry-là. C'est une école du provisoire, qu'ils racontent au journaliste du  Monde le 11 juillet dernier.

 

Provisoire 

En effet tout y est provisoire : les effectifs et la présence des élèves, qui tentent tous les jours de franchir le Channel, les apprentissages à privilégier, selon l'âge, les langues parlées et celle à apprendre (français ? anglais ?), les relations à instaurer selon les histoires individuelles, les traumatismes vécus, les communautés originelles, etc. Il faut donc inventer une pédagogie provisoire qui fait progresser au jour le jour, ici et maintenant, pierre après pierre. Oubliés les parcours soigneusement élaborés, les cours collectifs identiques pour tous et toutes, les évaluations formalistes, etc. Si on veut que ce provisoire dure, il faut faire du sur mesure, adapté aux individualités, aux besoins, aux circonstances, aux moyens…

 

Improviser 

C'est-à-dire que là, le pédagogue correspond bien à son nom : celui qui accompagne l'enfant. Il faut marcher à côté de chaque "élève" pour soutenir son "élévation" : comprendre ses acquis, ses besoins, ses talents propres… Puis lui procurer les moyens d'apprendre le plus possible par lui même… Et diviser la difficulté en autant de parcelles que possible, comme disait Descartes, pour placer des parts d'apprentissage dans de courts morceaux de temps. 

Pour ce faire, on a besoin de beaucoup d'expérience, car improviser à la demande un parcours d'apprentissage efficace, demande beaucoup de préparation et d'outils dans sa musette. 

Un enseignant de Calais évoque cette technique de la boite à outils, cette réserve de moyens d'apprentissages disponibles, de documents pertinents à présenter, de démarches efficaces à proposer. Habitués aux contraintes de l'enseignement généralisé qui fonctionne par des programmes étagés d'âge en âge, nous avons du mal à concevoir des procédures individualisées, d'autant que les conservateurs répètent que l'enseignement n'a pas à s'adapter à l'élève, mais l'élève à l'enseignement prévu pour son âge ! 

 

Provisions

Dans la situation transitoire de ces enfants et jeunes des "jungles", l'école provisoire sort donc de sa musette les outils adaptés à chaque jeune pour lui permettre de faire des "provisions" pour sa vie. Il s'agit de clarifier de quoi on a et aura besoin et de donner les moyens de l'acquérir. L'adhésion à "l'école" se fait alors et l'auto apprentissage s'enclenche. 

L'important, mais pas le plus facile, est de donner le désir d'apprendre et les moyens d'apprendre pas soi-même, au fil des désirs, des besoins, des goûts, des chances. Dans le scoutisme, le fondateur, Baden-Powell en instaurant le "système des badges", signifiait qu'une progression personnelle choisie accompagne la formation générale. En agissant "à la carte", l'école provisoire donne des provisions durables. 

 

Providence 

Mais les jeunes qui fréquentent cette école provisoire aspirent eux à une stabilité, chèrement acquise par de dures tribulations. S'il faut les aider à gérer leur statut provisoire, aucun ne rêve de rester réfugié, migrant, déplacé, etc ! Ils n'ont pas subi tout ça pour ça ! L'école provisoire essaie donc d'être aussi l'école providence qui donne les clés d'une vie nouvelle dans un monde nouveau, ni aussi beau que rêvé ni aussi laid qu'entrevu ! Et puis, le provisoire a aussi ses richesses : faire évoluer, ouvrir l'esprit, libérer des sectarismes, apprendre à être autonome et à se débrouiller…  

 

Plus généralement, on peut se demander si cette pédagogie dans le provisoire ne serait pas utile pour faire évoluer toutes les démarches éducatives, dans l'école, l'éducation populaire, le sport, l'enseignement artistique, etc, pour ouvrir chaque enfant à son avenir propre ?  

 

Michel Seyrat

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