D'abord, ne pas nuire

Dans son traité des Épidémies (I, 5), Hippocrate (en 410 av. JC.) propose un principe de base à propos de l’action du soignant ou du médecin : “primum non nocere“ (d’abord ne pas nuire).  

“Primum non nocere“ s’applique aussi aux soins psychiques, à la psychothérapie et même à la relation d'aide. Alors pourquoi pas à l'éducation ? 

Nous voulons éduquer, très bien, mais commençons d'abord par ne pas nuire. 

La tentation du pouvoir

Dans la plupart des cas, la relation éducative est déséquilibrée. L'éducateur ou l'enseignant a le pouvoir, l'éduqué est en situation d'infériorité. Certains esprits pervers recherchent cette situation pour assouvir leur volonté de domination. On se souvient de l'histoire de l'abbé Cottard, ce prêtre traditionaliste qui dirigeait une troupe de "Scouts catholiques de France", une association de scoutisme non reconnue. Sous prétexte de "former leur caractère", il avait obligé sept gamins de 12 à 16 ans à lancer leur dériveur sur une mer démontée sans aucun accompagnateur, malgré “avis de grand frais“ lancé le matin par Météo France et prévoyant des vents de force 6, malgré les exhortations de pêcheurs qui avaient déjà secouru la veille les scouts en difficulté. BIlan : 5 morts, 4 scouts et un plaisancier qui avait tenté de les secourir. 

Au procès, l'abbé avait dû avouer qu'il n'avait aucune expérience et aucune qualification en matière de nautisme. Comme il l'avait affirmé dans un sermon prononcé lors de la messe de la journée chouanne de Chiré-en-Montreuil (Vienne), un des grands rendez-vous des catholiques traditionalistes, il confiait la sécurité des enfants à la “Providence“ :

J'ai eu, un jour, une réflexion charmante d'une personne qui me confiait son fils. Nous partions en camp de scouts marins et, bien sûr, nous allions faire du bateau. Or elle s'inquiétait et elle me dit : “Faites attention, je n'en ai qu’un ! “’ (…). A tous ces parents, je leur dis : ne vous inquiétez pas, j'ai deux contrats d'assurance extraordinaires que je vous propose de souscrire : le premier, c'est Saint Joseph Assistance, le second, c'est Ange gardien 24 /24. (...) Chaque fois que nous avons un problème, je dis aux enfants: nous allons demander à saint Joseph, et le problème se résout immédiatement»... 

La bêtise et l'arrogance vont souvent de pair. 

Assurer un environnement éducatif sain et sécurisant

L'histoire de l'abbé Cottard est un exemple de maltraitance extrême. Il y en a d'autres comme les cas de pédophilie qui affectent beaucoup d'institutions éducatives. Mais il y a aussi des situations de maltraitance plus ordinaires.

En cette période d'été, un peu partout en France sont organisés de nombreux séjours de vacances pour mineurs : colonies, camps scouts, etc. Les organisateurs et les animateurs qui encadrent les jeunes doivent d'abord être formés à ne pas nuire, c'est-à-dire à assurer aux jeunes des conditions optimales de bien-être et de sécurité physique et affective : alimentation saine, sommeil et repos suffisants, hygiène, gestion attentive des risques au cours des activités, protection contre les abus physiques et psychologiques.

Quand ces conditions ne sont pas assurées, la maltraitance se met en place car la dignité de l’enfant n’est pas reconnue. Des dérives peuvent alors apparaître : insécurité psychologique, activités risquées et mal conduites, autoritarisme, punitions collectives…

Les nuisances ordinaires

Il ne faut pas non plus négliger la maltraitance rampante, celle qui s'exprime par des petites remarques cruelles qui minent la confiance en soi des enfants et les enferment dans un sentiment d’échec ou de soumission. 

Tous ceux qui sont en position d'éducateurs doivent s'efforcer de repérer les nuisances que leurs attitudes et leurs comportements peuvent provoquer :

  • Nuisance d’être d’abord en quête des dysfonctionnements, des défauts. Certaines personnes en situation d’éducateur ont tendance à se focaliser sur les dysfonctionnements, sur les problèmes, sur les choses à corriger (plutôt que sur l’être dans toutes ses dimensions : potentiel, capacités, qualités,conscience). Leur attitude vis-à-vis de l’enfant ou du jeune est dès lors, à priori, faite de jugement négatif. Or, si un regard positif encourage l’enfant à s’exprimer et à s’engager, une attitude négative entraîne repli sur soi et refus des initiatives. Les reproches incessants détruisent l’estime de soi et enferment dans l’échec.
  • Nuisance de vouloir “vaincre les résistances“ . Toute interprétation des “résistances“ comme étant des blocages est dangereuse. Une résistance indique simplement que nous ne prenons pas la bonne route, ou que, même si c’est la bonne route, nous ne l’empruntons pas au bon moment. Le jeune ne résiste pas par insuffisance ou par erreur, mais avec pertinence quand on ne l’invite pas au bon endroit au bon moment. L’éducateur qui  comprend cela entre en dialogue et ajuste son accompagnement.
  • Nuisance d’assujettir. Recherche la soumission de l’enfant est incompatible avec la pédagogie qui, en principe, vise plutôt l’autonomie. Certaines personnes en situation d’autorité aliènent les jeunes dans une quête de pouvoir personnel, mais il existe des formes d’assujettissement plus discrètes et animées de très bonnes intentions. Par exemple, insister avec force pour qu’un jeune accepte un rôle ou un objectif éducatif ou bien insister dans une direction que le jeune ne reconnaît pas comme juste, forcer une résistance, interpréter “du haut de son savoir“ en proposant quelque chose qui est éloigné du vécu du jeune. Ce sont de graves atteintes à la liberté, à l’intégrité. Le jeune doit rester qui il est, détenteur de ses ressentis et de la justesse des chemins qui s’ouvrent en lui. L’éducateur doit être à l’écoute et favoriser la prise d’initiative au lieu de chercher à brusquer les choses dans une posture de pouvoir.

En pédagogie coopérative, l’enfant, le jeune, doit être le sujet et non pas l’objet de l’éducation. Il doit être considéré comme l’acteur de son propre développement. L’éducateur entre en dialogue, il s’efforce d’écouter et d’apprendre autant que de guider et d’instruire.

 

 

Dominique Bénard

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Commentaires: 1
  • #1

    Portier (jeudi, 25 août 2016 17:34)

    Tout-à-fait d'accor. Le rappel d'Hippocrate, ça ne date pas d'hier. L'interdit de nuire, un des fondements universel avec l'interdit de l'inceste.
    Meilleurs souvenirs.
    Gérard Portier.