Les jeunes, la violence et les poussées migratoires

Je vais partir dans quelques jours pour une nouvelle mission d’un mois en Afghanistan, un pays en guerre depuis les années 80 ! Le projet pour lequel je vais travailler a pour but d’aider des jeunes à améliorer leurs revenus en lançant une micro-entreprise. Ce sera mon quatrième séjour dans le pays. J’y ai déjà passé plus de 8 mois. J’ai découvert plusieurs régions et j’ai des amis afghans. Néanmoins, à chaque séjour les problèmes sont toujours là : face aux talibans, le gouvernement paraît toujours faible et impuissant. Il y a quelques mois, la ville de Kunduz, où je vais me rendre, a été prise d’assaut par les talibans. Le gouvernement a du faire appel aux troupes américaines pour la reconquérir. Pourquoi les talibans gardent-ils une force d’attraction auprès de la population et parviennent-ils encore à recruter des jeunes alors que leur idéologie obscurantiste a amplement démontré ses limites ?

 

Répondre au droit des jeunes  à se développer est une urgence mondiale

Cette question me hante d’autant plus que depuis les années 2000, mon axe de travail prioritaire est la question de la transition de la jeunesse à l’âge adulte. J’ai fait l’hypothèse que les jeunes sont entraînés vers la révolte armée et en particulier le djihaddisme parce que la société dans laquelle ils vivent ne leur offre plus l’espoir d’un avenir meilleur. Répondre aux droits des jeunes à se développer et à bâtir leur avenir n'a jamais été aussi urgent. Plus de la moitié de la population mondiale est âgée de moins de 30 ans, et alors que la plupart des jeunes sont pacifiques, ils forment néanmoins l'épine dorsale de groupes paramilitaires et terroristes dans le monde. Apporter une réponse aux doléances des jeunes, et leur offrir la vision d’un meilleur avenir possible est le travail des agents de développement. Mais que doivent-ils faire pour cela ?

 

Une enquête de MercyCorps

Chaque année, les donateurs occidentaux engagent de sommes significatives dans l’aide au développement pour freiner l'appel, parmi les jeunes du monde, des milices, des pirates et des terroristes. Mais, cet effort lorsqu’il n’est pas guidé par des éclairages scientifiques, entraîne des résultats ambigus et aboutit à des conséquences inattendues. 

 

La formation professionnelle pour les jeunes, par exemple, est un champ d’action favori pour les donateurs et les ONG (c’est l’objectif de ma mission en Afghanistan). L’hypothèse sous-jacente largement répandue est que faute d’occasions licites de gagner leur vie, les jeunes sont des recrues toutes prêtes pour les mouvements armés. Le problème c’est tout simplement que cette hypothèse ne semble pas correcte. 

 

MercyCorps, une ONG qui intervient dans plus de 40 pays victimes de désastres humanitaires, a mené une enquête dont les résultats sont surprenants ; ils montrent, en effet, qu’il n’y a pas de relation entre le chômage d’une jeune personne et sa volonté de s’engager dans la violence politique.

 

À partir d'entretiens et d'enquêtes auprès des jeunes en Afghanistan, en Colombie et en Somalie, MercyCorps a mis en évidence que les principaux moteurs de la violence politique sont enracinées non pas dans la pauvreté, mais dans l'expérience de l'injustice : la discrimination, la corruption et les abus commis par les forces de sécurité. Les doléances exprimés par de nombreux jeunes visent l’Etat lui-même, qui se montre faible, vénal ou violent, ou les trois à la fois. Les jeunes prennent le fusil non pas parce qu’ils sont pauvres mais parce qu’ils sont en colère. 

 

Des programmes de développement qui aggravent la situation

La plupart des approches de développement mises en oeuvre aujourd'hui ne parviendront probablement pas à rendre les jeunes plus pacifiques. Elles peuvent au contraire aggraver les choses. 

 

  • Si l’on propose en effet des projets de formation professionnelle sans les relier à la possibilité de trouver, dans le marché du travail, des emplois significatifs on risque de faire naître des attentes  qui ne peuvent pas être satisfaites. 
  • Quand les programmes mis en oeuvre ne parviennent pas à atteindre les jeunes les plus marginalisés ou sont détournés au profit des élites locales, , ils peuvent aggraver le sentiment d’injustice.
  • Lorsque les programmes d'engagement civique des jeunes ne sont pas jumelés à des réformes de gouvernance significatives, ces programmes peuvent simplement attiser les frustrations de la jeunesse par le fait qu’ils sont conduits par des institutions formelles dominées par les aînés à l'exclusion des jeunes.

Cela peut expliquer pourquoi MercyCorps a trouvé des jeunes civiquement engagés prêts à soutenir davantage les groupes armés d'opposition. Des jeunes confiants en leurs capacités, politiquement conscients et qui ne cachent pas leur mots, ne restent pas inactifs quand la société qui les entoure les déçoit. 

Des bonnes pratiques

Faut-il s’attrister ou se réjouir des résultats de cette enquête ? La plupart des jeunes sont pacifiques, désireux de réussir, obstinément optimistes - en dépit des situations qu’ils vivent - et remarquablement résilients. Dans des pays comme la Colombie ou le Congo RDC, par exemple, on peut observer des anciens enfants soldats qui sortent d’années de brutalité et de méfaits pour construire une nouvelle vie, fonder une famille et laisser derrière eux un passé sanglant. 

 

On constate sur le terrain que des programmes multisectoriels, offrant une large gamme d’interventions : une formation professionnelle fondée sur les opportunités du marché du travail, un soutien psychosocial, des mesures de protection, peuvent aboutir à des bons résultats auprès des jeunes affectés par les conflits. Mais pour affaiblir l’attractivité des groupes armés , on doit développer des programmes conçus spécialement pour traiter non pas les symptomes, mais les causes racines de la violence. Ces programmes doivent être fondées sur une recherche rigoureuse, qui manque dramatiquement aujourd’hui. Le succès exige des processus patients de consolidation de la paix entre les différents groupes religieux, politiques et ethniques. Des dialogues doivent être établis et encouragés non seulement à l’intérieur d’une même communauté mais entre celles qui ont des vues divergentes. 

 

Un tel travail requiert l’action d’organisations qui comprennent le contexte local et peuvent se déplacer dans des zones qui échappent au contrôle gouvernemental. Des organisations qui ont accompli le long et difficile travail de conquérir la confiance des acteurs locaux. Il faut pour cela s’installer dans le temps, en acceptant une part de risque et la nécessité de s’adapter. Malheureusement, l'appropriation des programmes par les acteurs locaux est trop souvent victime de contraintes bureaucratiques et administratives, ou de la pression politique pour “des résultats massifs et rapides”. Des interventions sorties du placard et prêtes à l’emploi, sans tenir compte du contexte, et conçues pour produire des résultats rapides et superficiels sont, malheureusement, la norme.

 

Le succès, conclut la recherche de MercyCorps requiert un engagement coordonné au niveau mondial de la part des acteurs du développement et des gouvernements nationaux pour combattre la corruption, étendre le domaine de la loi et s’assurer de l’identification des mauvais acteurs. Autonomiser les réformateurs locaux et les jeunes et les aider à construire des sociétés plus justes et plus inclusives demeure le meilleur choix pour bâtir un avenir plus pacifique.

 

Africanistan ?

Pour conclure, je vous conseille de lire l’excellent entretien avec Serge Michailof publié dans Le Monde du 2 mai 2016. Ce grand spécialiste de l’Afrique vient de publier un livre au titre inquiétant : Africanistan. L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? Il dresse un parallèle entre la situation au Sahel et en Afghanistan. Les mêmes causes produisent les mêmes effets : la démographie, la misère rurale, les fractures ethniques et religieuses, l’effondrement des Etats mettent la zone sahélienne sous tension. Face à cette crise les politiques d’aide de l’Occident sont insuffisantes et mal adaptées. Si nous ne voulons pas dans quelques années subir une puissante poussée migratoire venue des pays du Sahel, il faut d’urgence augmenter notre aide bilatérale pour renforcer les Etats et les encourager à soutenir plus les populations rurales. La vision de la France, dit Serge Michailof “est encore de court terme et focalisée sur les questions de sécurité et de terrorisme. L’imbrication forte avec les questions de développement est très mal identifiée.“

Si la France et l'Europe ne veulent pas accueillir sur leur territoire les réfugiés africains ou du Moyen-Orient, elles n'ont pas d'autre choix que de définir une politique de coopération au développement avec les pays de ces régions plus intelligente et plus ambitieuse. C'est urgent.

 

Dominique Bénard

 


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