La sélection cachée

Cette semaine j’ai rencontré un cousine qui m’a parlé des difficultés scolaires de son fils Bruno, actuellement au cours préparatoire. Il a des difficultés pour apprendre à écrire et depuis quelques semaines, son carnet de correspondance scolaire est rempli de commentaires de plus en plus négatifs de la maîtresse : “Ne fait aucune effort“, “Ne progresse pas“, “Bien inférieur à la moyenne de la classe“, etc. Evidemment, plus les commentaires sont négatifs et plus Bruno se décourage. A la fête de l’école, il se préparait à jouer un rôle dans une petite pièce de théâtre. Il était très fier et avait appris son rôle par coeur dans difficulté. Pour le punir de ses mauvais résultats en classe, ma maîtresse a décidé de lui retirer son rôle. Il est revenu à la maison en pleurs, complètement découragé. Ma cousine se désolait de l’attitude de la maîtresse d’école. “Pourtant, me disait-elle, on dit d’elle qu’elle est une excellente enseignante. Elle réussit très bien, surtout avec les bons élèves…(sic)“

 

Cette anecdote me fit revenir en mémoire un texte que j’avais écrit sur les deux principales stratégies éducatives que l’on peut observer.

 

La stratégie éducative prenant comme référence la situation de départ

 

La première prend comme point de référence la capacité initiale de l'apprenant et s'efforce de la faire grandir le plus possible.  Généralement, cette approche est exprimée en terme d'intention éducative : “développer l’apprentissage de la lecture“ ; “Améliorer la capacité de comprendre un texte“, etc.

 

C'est la logique adoptée par l'enseignement traditionnel. Le programme éducatif n'est pas conçu pour que tous les élèves en acquièrent tout le contenu qu'il propose ; en réalité un petit nombre d'entre eux n'en retiendront rien ou presque, un petit nombre en retiendront la totalité ou presque et le nombre le plus grand se situera entre les deux. On obtient la fameuse courbe en cloche (courbe de Gauss).

 

Cette stratégie accepte le principe que tous les élèves ne parviendront pas à acquérir l'ensemble des connaissances proposées par le programme. On ne cherche pas à améliorer les méthodes d’enseignement, elles sont reproduites d’année en année et toute tentative pour les changer est rejetée d’emblée.

 

En fait le but de cette stratégie est de situer les individus dans un système et de les classer les uns par rapport aux autres. Les apprenants sont jugés non pas par rapport à eux-mêmes et à leur progression personnelle, mais en relation avec les autres, ou en relation avec une norme extérieure (le niveau du groupe). C'est une évaluation normative. Il y aura les bons élèves, les élèves moyens et les “cancres“. Les bons et les moyens seront orientés vers l’enseignement général long, les “cancres“ seront orientés vers l’enseignement professionnel court. C’est une logique de sélection qui commence dès le cours préparatoire où les élèves sont mis dans l’obligation d’apprendre à lire et à écrire en quelques mois.

 

La stratégie éducative prenant comme référence le point d'arrivée

 

La second stratégie prend comme référence la capacité nouvelle que l'apprenant doit atteindre. L'enseignant s'efforce de déterminer quelles capacités nouvelles les apprenants devraient avoir acquis au terme du processus éducatif. Ces résultats à atteindre sont formulés en termes d'objectifs éducatifs.

 

Après avoir défini avec soin les capacités que les apprenants doivent acquérir, l'enseignant prépare le chemin, le scénario éducatif, qui conduira de la capacité initiale à la capacité nouvelle. Partant de la situation finale (la capacité nouvelle à acquérir), il fait, ensuite, le chemin inverse pour définir chacune des étapes de la progression jusqu'à la situation de départ (la capacité initiale). Enfin il identifie les meilleures méthodes possibles pour aider tous les apprenants à parcourir chacune des étapes du chemin.

 

Si un élève ne parvient pas à acquérir la capacité nouvelle, l’enseignant en tire la conclusion que ses méthodes ne sont pas assez efficaces et qu’il faut les changer. Il n’évalue pas les apprenants les uns par rapport aux autres mais par rapport au chemin qu’ils ont parcouru vers l’acquisition d’une capacité nouvelle.

 

La responsabilité de l’échec dans l’acquisition n’est pas reportée sur l’apprenant mais sur les méthodes utilisées par l’enseignant. Celui-ci s’engage donc dans un processus d’amélioration continue de ses méthodes avec pour seul but la réussite de tous les apprenants. Cela un renforcement de la formation initiale des enseignants avec une forte insistance sur la pratique pédagogique, la promotion du travail en équipe éducative et le développement de la formation continue.

 

Evidemment, tout le monde n’apprend pas de la même façon et l’enseignant devra proposer différents cheminements aux élèves en tenant compte non seulement de leurs faiblesses mais aussi des ressources qu’ils possèdent. De même personne n’apprend tout seul et l’enseignant favorisera un apprentissage coopératif où les apprenants, organisés en petites équipes, s’aideront les uns les autres à progresser.

 

Les résultats

 

La seconde stratégie est utilisée par le système éducatif finlandais, celui qui se classe dans les premiers dans le Programme international de suivi des acquis (Pisa) ; la première stratégie est encore largement pratiquée dans le système éducatif français, qui d’année en année recule dans le classement PISA et qui perpétue les inégalités parce qu’il demeure fondé sur une stratégie d’évaluation normative et de sélection cachée. Comment expliquer autrement le fait que depuis des dizaines d’années 150.000 jeunes terminent leur scolarité sans aucune qualification et que près de 2 millions de jeunes français sont NEETS (ni dans l’éducation, ni dans la formation professionnelle, ni dans l’emploi) ?

 

En écrivant ces lignes, je ne veux pas stigmatiser les enseignants français, qui dans leur grande majorité s’efforcent de faire le meilleur travail possible et sont dédiés à la réussite des élèves. Ma colère s’exprime à l’égard des conservatismes et des corporatismes de toutes sortes qui freinent tous les efforts pour réformer et rénover notre système éducatif. 

 

Dominique Bénard


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