L'urgence de l'éducation à la citoyenneté mondiale

La mondialisation actuelle augmente la fréquence des interactions entre les personnes d'origines culturelles différentes. Selon Fernando M. Reimers (1), ces interactions peuvent générer des inquiétudes qui se traduisent par des tentatives de “fermer la porte aux étrangers“ ou de restreindre la définition de “l'identité nationale“ et augmentent le risque de conflits ethniques et religieux.

 

La montée du nationalisme, du populisme, de l'islamophobie en Europe et aux Etats-Unis, par exemple, ainsi que l'émergence de l'islamisme au Moyen-Orient et en Afrique prouvent la justesse de cette analyse.

 

 

Les défis mondiaux ne peuvent être affrontés qu'au niveau mondial

 

Pour faire face à des problèmes mondiaux tels que le réchauffement climatique, l'immigration, les conflits ethniques et religieux, les inégalités de développement, nous avons besoin d'une gouvernance mondiale, explique le professeur Reimers. Ces problèmes ne peuvent être résolus au niveau national ou même régional.

Mais pour soutenir la gouvernance mondiale, nous avons besoin d'un esprit largement partagé de citoyenneté mondiale.

 

La création de l'Organisations des Nations Unies (ONU) après la seconde guerre mondiale, était une tentative de créer une gouvernance mondiale. Il est bon ton de critiquer l'ONU, mais elle est active dans de nombreuses régions du monde pour aider les réfugiés, prévenir les conflits et la famine, secourir les  victimes des catastrophes naturelles, etc. Elle essaie également de réglementer le commerce international, de protéger l'environnement, de promouvoir les droits humains et de protéger les personnes victimes de discrimination. Cependant, les membres de l'ONU sont les gouvernements nationaux et, la plupart du temps, ils ont tendance à défendre leurs intérêts nationaux à court terme plutôt que de contribuer à résoudre les problèmes mondiaux à long terme.

 

Dans la récente Conférence mondiale sur le climat, tenue à Paris, les dirigeants mondiaux ont décidé apparemment de limiter le réchauffement climatique. Mais une fois revenus dans leurs pays respectifs, ils ont tendance à oublier leurs engagements ou à les reporter dans le temps. La pression des opinions publiques est nécessaire pour forcer les gouvernants à mettre en oeuvre les bonnes décisions qu'ils ont prises pour relever ce défi mondial.

 

Il semble bien que la plupart des hommes politiques, laissés à eux-mêmes, sont incapables de prendre en compte les intérêts à long terme de leur propre pays.

Dans un excellent article intitulé “Réchauffement mondial : le capitalisme est-il en train de détruire notre planète ?", Le Siegel On-Line International donne quelques exemples intéressants :

 

Le Premier ministre australien Tony Abbott est extrêmement fier de la merveille mondiale que possède son pays, la Grande Barrière de Corail. Dans le même temps, cependant, Abbott estime que la combustion du charbon est “positive pour l'humanité“, même si elle produit l'effet de serre qui en fin de compte provoque le réchauffement et l'acidification des océans. Au cours des dernières années, l'Australie a exporté plus de charbon que tout autre pays dans le monde. Et la Grande barrière de Corail, le plus grand organisme vivant sur la planète, est en train de mourir. La moitié des coraux qui composent le récif sont, en fait, déjà morts.


Le Premier ministre indien Narendra Modi veut aussi le meilleur pour son pays et refuse de le voir endommagé par les sécheresses, les orages et les cyclones. Néanmoins, il a décidé de doubler la production de charbon de l'Inde d'ici à 2019 ... Il est nécessaire de le faire, dit-il, pour lutter contre la pauvreté. L'Inde est déjà le troisième plus grand producteur de gaz à effet de serre du monde, derrière la Chine et les Etats-Unis. Mais le changement climatique modifie la mousson, en provoquant la fois des inondations plus grandes et plus fréquentes et des épisodes de sécheresse catastrophiques. Les pauvres en sont les premières victimes.


Pour rendre possible la gouvernance mondiale, nous devons faire émerger des citoyens du monde conscients des défis mondiaux et capables de voir l'intérêt à long terme de l'humanité au-delà de l'égoïsme national à court terme.

 

Les défis de l'éducation à la citoyenneté mondiale

 

Le professeur Reimers identifie trois dimensions fondamentales de la citoyenneté mondiale : connaissances, émotions et compétences relationnelles.

 

Il convient d'abord de développer la connaissance de l'histoire du monde, de la géographie, des cultures et des religions, la connaissance des aspects spécifiques du processus même de la mondialisation tels que le commerce mondial, le développement économique et social mondial, la santé mondiale, la pauvreté mondiale, les conflits mondiaux et le rôle des institutions de gouvernance mondiale. Non seulement la connaissance des faits, mais aussi l'acquisition des compétences et la capacité de les utiliser de manière innovante et créative afin de participer à la résolution des problèmes mondiaux par la multiplication d'initiatives locales.


En même temps il faut développer une approche émotionnelle des problèmes mondiaux, c'est-à-dire une orientation positive qui embrasse les opportunités ainsi que les défis de la mondialisation, et favorise l'intériorisation d'un ensemble de valeurs mondiales, y compris les droits humains universels et la tolérance. On voit bien aujourd'hui combien la majorité des populations européennes reste insensible face au drame des réfugiés syriens.


Enfin, il est nécessaire d'aider les jeunes à acquérir des compétences de relations, à savoir la capacité de communiquer avec les autres, en dépassant les multiples différences culturelles, ethniques, religieuses.  Concrètement il s'agit d'être capable de parler et de comprendre couramment une gamme de langues et de communiquer à travers les cultures et les flots civilisationnelles, pour être en mesure de gérer pacifiquement les conflits découlant des différences historiques et politiques entre les groupes culturels ou nationaux. Ces compétences sont nécessaires pour permettre à différents groupes culturels de collaborer efficacement pour relever les défis du monde d'aujourd'hui, tels que la pauvreté, les conflits et les migrations, la concurrence pour les ressources naturelles (combustibles fossiles et eau), ou les interactions humaines-environnementales (impact sur l'atmosphère des émissions de carbone en croissance ou l'impact écologique de l'élimination des déchets ou l'impact sanitaire des épidémies mondiales).

 

Les faiblesses des systèmes éducatifs

Nos systèmes d'éducation sont-ils capables de répondre à ces défis?

 

Le Professeur Reimers souligne quelques faiblesses graves du système scolaire :

 

La dissociation des objectifs sociaux et l'inertie conservatrice : au lieu de préparer les jeunes à l'économie du savoir et à l'acquisition d'une citoyenneté active contribuant à la cohésion nationale et la compréhension internationale, les objectifs des éducateurs sont trop souvent limités à l'acquisition de connaissances à court terme pour accéder au prochain niveau de l'éducation. Parfois même, les programmes scolaires sont centrés presque exclusivement sur l'apprentissage de la langue nationale et des mathématiques. Dans les pays en développement, l'objectif est souvent de favoriser l'assiduité des élèves à l'école et la poursuite de plusieurs années d'études, mais les buts mêmes de l'éducation sont souvent négligés.

 

Les conflits d'objectifs : lorsque des fins éducatives sont clairement énoncées, remarque le professeur Reimers, ils sont le plus souvent axés sur l'éducation à la compétitivité économique, et sur le renforcement de l'identité nationale, alors que l'éducation à la citoyenneté mondiale implique de mettre l'accent sur la solidarité et l'empathie avec les autres plutôt que sur la concurrence. "A cause de certains bouleversements causés par la mondialisation, explique Reimers, on assiste à une réémergence de leaders nationalistes et populistes dans le monde entier." Les nationalismes entrent en concurrence avec les finalités d'une éducation à la citoyenneté mondiale.

 

Le manque d'éducation à la citoyenneté mondiale dans les écoles du monde entier contribuent à la mauvaise gouvernance, au manque de compréhension et à la pauvreté des débats sur des questions politiques importantes comme l'immigration ou les conflits internationaux. Cela entraîne une exacerbation des conflits aux niveaux local, national et international. On le voit tous les jours à travers les nouvelles du monde entier.

 

Le rôle des organisations de jeunesse pour la création d'un cadre éducatif mondial


Le Professeur Reimers reconnaît le rôle que les organisations de jeunesse peuvent jouer et jouent pour mettre en place un cadre éducatif mondial, par leurs plates-formes internationales et en coopération avec les organisations des Nations Unies telles que l'UNICEF et l'UNESCO.

 

Ce cadre éducatif mondial est nécessaire pour favoriser une éducation à la citoyenneté qui ne soit pas limitée à inculquer le patriotisme, l'amour du pays natal , l'intériorisation des institutions de l'État-nation et la nécessité de participer aux élections dans les régimes démocratiques, mais qui s'étende à la reconnaissance des droits humains fondamentaux de toute personne, quelle que soit son appartenance à un Etat particulier, une éducation à la citoyenneté mondiale fondée sur les valeurs des droits de l'homme pour le cosmopolitisme égalitaire et la participation à des associations civiques et communautaires ou à des mouvements sociaux.  

 

Les plateformes internationales de jeunesse comme le Forum Européen des jeunes, YMCA, ou le Scoutisme mondial jouent un rôle important dans la promotion de la citoyenneté mondiale mais des développements nouveaux sont nécessaires aujourd'hui :

 

  • Utiliser les réseaux internationaux pour repérer et promouvoir un ensemble de bonnes pratiques éducatives ;
  • Mettre en oeuvre une évaluation scientifique des programmes d'éducation à la citoyenneté mondiale
  •  Mettre l'accent sur les adolescents et les jeunes adultes ;
  • Mobiliser et responsabiliser les entrepreneurs sociaux car les jeunes ont besoin d'un accès à l'emploi ;
  • Intégrer la formation à travers des actions de service (volontariat) avec une formation plus conceptuelle (problèmes environnementaux et économiques)
  • Construire des ponts entre l'éducation non formelle (les organisations de jeunesse) et l'éducation formelle (institutions scolaires et universitaires)

Tous les animateurs de jeunes, les enseignants et les éducateurs devraient réfléchir à ces questions importantes. 

 

Dominique Bénard

 

 (1) Professeur d'éducation internationale à la Fondation Ford, Directeur de l'initiative “Global Education Innovation“ à l'Université Harvard


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