Eduquer au raisonnement critique

Une des leçons que nous devons tirer des attaques terroristes qui ont eu lieu en France, c’est la facilité avec laquelle des jeunes ont pu adhérer à une idéologie extrémiste au point d’être capable d’assassiner des gens de sang-froid.

 

Certes ces jeunes, d’origine étrangère, avaient eu du mal à s’intégrer dans la société française. Mais cela explique-t-il qu’ils aient pu en quelques années adhérer à une idéologie mortifère au point de tuer et de se sacrifier pour elle ? Comment éviter une telle dérive ? Rien ne pourra protéger pleinement la démocratie tant que la réponse à cette question n’aura pas été trouvée, ni l’accroissement des forces de police, ni le développement des contrôles et des lois répressives. En France, le ministre de l’éducation veut une mobilisation plus grande des enseignants sur l’éducation à la citoyenneté. Mais la réponse ne peut être trouvée dans des injonctions. Les valeurs pas plus que le savoir ne peuvent vraiment se transmettre, elles doivent être construites par l’expérience personnelle et la coopération.

 

Développer des antigènes contre les manipulations de la pensée

 

Il faut que les enfants, avec l’aide des éducateurs, développent eux-mêmes des “antigènes“ contre les idéologies extrémistes et la violence, et le seul moyen efficace pour atteindre cet objectif, c’est l’éducation à la pensée critique.Depuis Socrate jusqu’aux “Lumières »Tout le monde pense. Penser fait partie de notre nature. Mais beaucoup de nos pensées, laissées à elles-mêmes, manquent d’objectivité et sont déformées, partiales, ne s’appuient pas sur des faits objectifs et sont simplement préconçues. La mauvaise qualité de nos pensées est source de préjugés, elle entretient l’intolérance, le racisme, l’extrémisme, la violence. L’excellence de nos pensées doit être systématiquement cultivée.

 

Tout un cheminement a été nécessaire à l’humanité pour découvrir et développer le concept de pensée critique. Socrate, il y a 2,500 ans a mis en lumière que sous une rhétorique apparemment impeccable, mais en grande partie vide, se cachent souvent des significations confuses, des preuves insuffisantes, ou des croyances auto-contradictoires.  En conséquence, on ne peut pas dépendre de ceux qui sont en position d’autorité pour accéder à la connaissance et à la perspicacité. Socrate a établi l’importance de la recherche de preuves, de l’examen approfondi des raisonnements et des hypothèses, de l’analyse des concepts de base, et de la recherche des implications non seulement de ce qui est dit, mais aussi de ce qui est fait.

D’autres “éveilleurs“ de la pensée critique ont suivi particulièrement à partir de la « Renaissance » en Europe au 16e siècle avec John Colet, Erasme, Thomas Moore, Descartes, Machiavel, puis au I7e siècle Hobbes, Locke, Robert Boyle, Newton, Copernic, Galilée…  Au 18e siècle, à l’époque dite des “Lumières“, avec les philosophes Bayle, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot… Il faudrait aussi citer à l’époque moderne Kant, Spencer, Darwin et tant d’autres encore.

 

Mais la pensée critique n’est pas réservée à l’Occident. Déjà, à la fin du 12e siècle, le philosophe arabe de Cordoue, Ibn Rochd, connu en Occident sous le nom latinisé d’Averroès, affirmait que le philosophe, par le raisonnement, doit déceler le sens profond, caché du texte du Coran. Selon Averroès, ne pas éclairer le texte par une réflexion philosophique nuit à la foi du fidèle, en livrant ce dernier aux interprétations contradictoires avec pour conséquence soit la tendance à la remise en cause des dogmes de la foi (scepticisme), soit le sectarisme (faire valoir une interprétation partielle contre toutes les autres). Averroès écrit  : “Le Coran tout entier n’est qu’un appel à l’examen et à la réflexion, un éveil aux méthodes de l’examen“. Seule la philosophie permet de rechercher l’interprétation vraie et complète de la parole sainte. C’est ce qu’on appelle l’exégèse. 

 

Croire en en Dieu cruel rend l’homme cruel

 

Averroès a été attaqué en son temps par les autorités de l’Islam. Il est vrai que la religion n’accepte pas facilement la pensée critique et, à cet égard les Chrétiens n’ont pas de leçon à donner aux Musulmans. “Croire en un Dieu cruel rend l’homme cruel“ a écrit Thomas Paine, philosophe du 18e siècle engagé dans la révolution américaine et la révolution française.

 

En 415, Hypatia, la dernière grande mathématicienne de l’école d’Alexandrie est tuée par une foule de moines chrétiens inspirés par Cyrille, patriarche d’Alexandrie. Après le lynchage par la foule, le corps de la mathématicienne est traîné dans la cathédrale et est mis en pièces. Hypatia, brillante enseignante de mathématiques, représentait une menace pour la diffusion du christianisme, en raison de son enseignement des sciences et du Néoplatonisme.

On connaît les massacres des Croisades et les crimes de l’Inquisition perpétrés au nom de la foi chrétienne; on se souvient du procès de Galilée et du martyre de Bruno Giordano, brûlé vif en 1600 la langue entravée par un mors de bois pour l’empêcher de prendre la parole.

 

Il a fallu des siècles pour que l’Eglise Catholique accepte les principes de la liberté de conscience (la liberté de la religion et la liberté par rapport à la religion), de la liberté de pensée (le droit que possède tout individu de déterminer lui-même le contenu de ses représentations intellectuelles, miracles, politiques et religieuses), et du libre examen (principe qui prône le rejet de l’argument d’autorité en matière de savoir et de liberté de jugement). Encore aujourd’hui des fondamentalistes chrétiens rejettent ces fondements de la laïcité.

 

Comment se construit la pensée critique ? 

 

L’élément central de la pensée critique c’est la capacité d’identifier les hypothèses implicites sur lesquelles reposent nos idées, nos croyances, nos valeurs et nos comportements. Une fois que nous les avons identifiées, nous devons questionner leur pertinence et leur validité. Nous avons dans notre tête beaucoup d’idées que nous prenons pour acquises comme des vérités éternelles. La pensée critique nous invite à les évaluer. Par exemple “les travailleurs sont là pour travailler pas pour penser…“; ou bien “Il faut accepter et respecter les décisions prises par les directeurs, les parents, les autorités…“; ou bien encore “La place des femmes est à la maison…“.

 

Ces idées, ces valeurs, nous les avons intériorisées sans les critiquer et elles façonnent notre façon de penser et de nous comporter, nos relations intimes et nos engagements politiques. Elles nous conditionnent d’autant plus que nous les avons oubliées. Ce sont des hypothèses implicites.

Quand nous les mettons à jour et que nous les questionnons, nous nous rendons compte qu’elles sont liées au contexte, à notre environnement social. Ce que nous considérons comme des manières appropriées d’organiser notre espace de travail, de nous conduire vis-à-vis de nos proches, de regarder la télévision ou de faire des choix politiques reflètent la culture et l’époque dans laquelle nous vivons. Les penseurs critiques sont conscients du contexte.

 

La pensée critique nous aide à imaginer et explorer des alternatives à nos façons habituelles de pensée et de vivre. En devenant conscients de la manière dont notre environnement influence ce que nous considérions, jusqu’à présent, comme des manières normales et naturelles de penser et de vivre. Nous prenons alors conscience que dans d’autres contextes il existe d’autres façons de penser et d’agir qui sont aussi considérées comme ordinaires et naturelles. Nous accédons alors à ce qu’on appelle le scepticisme réfléchi et nous ne considérons plus nos systèmes de croyance et nos structures sociales comme des vérités universelles et définitives.

 

Ce n’est pas parce qu’une pratique ou une structure existe depuis longtemps qu’elle est pour l’éternité la plus appropriée.

Ce n’est pas parce qu’une idée est acceptée par tout un chacun que nous devons croire en sa vérité intrinsèque sans d’abord vérifier qu’elle correspond avec la réalité telle que nous en faisons l’expérience.

Ce n’est pas parce qu’un parent, un enseignant, un moniteur, un directeur, un premier ministre ou un chef religieux dit que quelque chose est juste ou bon que cela est vrai.

 

Les penseurs critiques sont immédiatement soupçonneux vis-à-vis de ceux qui prétendent qu’ils possèdent les réponses à tous les problèmes de la vie.

 

L’apprentissage collaboratif, école de la pensée critique

 

Nous avons besoin des autres pour prendre conscience des hypothèses implicites qui façonnent nos modes de pensée et d’agir.

 

C’est à travers le dialogue que nous pouvons nous aider les uns les autres à réfléchir sur les raisons de nos actions et de nos réactions, nous encourager les uns les autres à identifier les hypothèses et les conditionnements sur lesquels reposent nos comportements, nos choix et nos décisions.

C’est à travers l’expérience et la coopération que nous découvrons peu à peu que si nos pensées et nos actions sont influencées par le contexte, le contexte peut être changé pour devenir plus conforme avec nos désirs et nos attentes.

 

Certaines personnes perçoivent la pensée critique comme cynique et en quelque sorte anti-sociale. C’est le contraire qui est vrai : quand nous pensons de manière critique, nous prenons conscience de la diversité des valeurs, des comportements, des structures sociales et des formes artistiques dans le monde. Face à cette diversité, nous devenons plus humbles par rapport à nos propres valeurs, à nos propres actions et structures sociales.

 

La pensée critique se construit dans le dialogue, l’expérience et la coopération. C’est cette méthode d’apprentissage collaboratif qu’il faut développer à l’école et dans les mouvements de jeunesse pour ouvrir les jeunes à la pensée critique.

 

Dominique Bénard


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