Parlons dialogue

Le mot “dialogue” vient de deux mots de grec ancien :

  • “Dia”, qui signifie “entre”, et
  • “Logos”, qui signifie “parole”

Dialogue signifie donc “la parole entre nous”.

 

Dialogue et monologue

 

Pour bien comprendre l’importance du dialogue, le mieux est d’analyser son contraire, le “monologue”. L’éducation traditionnelle est fondée sur le monologue : le maître parle, les élèves écoutent et restent silencieux. La parole vient d’un seul côté.

 

Tous les éducateurs éprouvent la tentation du monologue. Ils ont un message, un savoir, des valeurs à transmettre à l’enfant. Ils prennent donc la parole et veulent être écoutés. Mais ce faisant, ils peuvent se laisser entraîner dans ce que Paulo Freire appelle “l’approche bancaire“ de l’éducation.

 

L’éducation bancaire

 

En matière d'éducation bancaire, explique Paulo Freire, il y a d'un côté l'enseignant qui parle, et de l'autre les élèves qui écoutent patiemment. Selon Paulo Freire (La pédagogie des opprimés, Maspéro.1977), "La narration (avec l'enseignant en tant que narrateur) amène les étudiants à mémoriser mécaniquement le contenu narré". Les élèves deviennent des "contenants" ou des "récipients" passifs attendant d'être "remplis" par l'enseignant. L'éducation devient "un acte de dépôt "..."C'est le concept de l'éducation bancaire dans lequel le champ d'action permis aux étudiants ne s'étend pas plus loin que le fait de recevoir, de prendre en dépôt et de stocker" le savoir transmis.

 

L’éducation bancaire”, écrit Paulo Freire, “entretient et favorise la contradiction” entre d’un côté les enseignants et de l’autre les élèves. “L’éducateur qui projette l’ignorance sur ses élèves reste sur des positions fixes; invariables. Il sera toujours celui qui sait, alors que les élèves seront toujours ceux qui ne savent pas…”

Dans cette perspective, l’éducation traditionnelle s’appuie souvent sur un certain nombre de modèles mentaux négatifs vis-à-vis des jeunes et des parents. Peter Senge, un auteur américain, les résume ainsi :

 

  • Les enfants sont déficients et l’école doit les corriger
  • L’apprentissage prend place dans la tête et non dans l’ensemble du corps
  • Tout le monde apprend, ou doit apprendre, de la même façon
  • L’apprentissage prend place dans la salle de classe et pas dans le monde
  • Il y a des enfants intelligents et des enfants stupides
  • L’éducation est l’affaire de spécialistes qui doivent en garder le contrôle
  • La connaissance est fragmentée en plusieurs disciplines
  • L’école communique la vérité
  • L’apprentissage est d’abord un processus individuel et la compétition accélère l’apprentissage.

 

Freire démontre comment l'éducation bancaire est aliénante pour les personnes:

"Plus les étudiants travaillent à stocker les dépôts qui leur sont confiés, moins ils développent la conscience critique qui résulterait de leur intervention dans le monde en tant que transformateurs du monde."..."Plus ils acceptent complètement le rôle passif qui leur est imposé, plus ils tendent simplement à s'adapter au monde tel qu'il est et à la vue fragmentée de la réalité qu'on a déposée en eux"

 

Freire pense que l'éducation bancaire est un instrument d'oppression :

"La capacité de l'éducation bancaire à minimiser ou à annuler le pouvoir créatif des étudiants et de stimuler leur crédulité sert les intérêts des oppresseurs, qui se soucient ni de voir le monde révélé, ni de le voir transformé".

 

L’éducation libératrice

 

Au contraire, dans l’éducation libératrice, l’éducateur entre en dialogue avec les éduqués. La parole est partagée, il y a communication. L’éducateur accepte de se situer au même niveau que les éduqués et d’être interpellé par eux.

Ainsi la première chose que Célestin Freinet faisait, lorsqu’il arrivait dans une nouvelle classe, était de supprimer l’estrade sur laquelle le bureau du maître était placé afin de se retrouver au même niveau que les élèves.

C’est bien ce que propose aussi Baden-Powell, le fondateur du Scoutisme (Le Guide du Chef Eclaireur) :

"Le chef ne doit être ni un maître d’école, ni un officier commandant, ni un prêtre, ni un instructeur. Il faut qu’il se mette dans la position d’un grand frère… “Par “frère aîné”, j’entends quelqu’un qui sait se placer sur un pied de camaraderie par rapport à ses garçons, prendre part à leurs jeux et à leurs rires, de façon gagner leur confiance et à se placer dans une position qui est essentielle pour quiconque veut enseigner, celle du guide qui, par son exemple, conduit dans la bonne direction au lieu d’être un panneau, souvent placé trop haut au-dessus de leurs têtes, qui se borne à indiquer le chemin.

 

L’éducateur, qui pratique le dialogue, accepte de ne pas être le seul détenteur du savoir. Il reconnaît que les éduqués possèdent eux-même un savoir et une expérience. Il accepte d’apprendre d’eux :

"Dans le dialogue, l'enseignant-des-élèves et les étudiants-de-l'enseignant cessent d'exister et un nouveau terme apparaît : l'enseignant-élève avec des élèves-enseignants". (Paulo Freire)

 

L’éducateur ne considère plus les éduqués comme des ignorants. Il s’intéresse moins à leurs manques et à leurs défauts qu’à leurs ressources. Il rend aux éduqués leur dignité et leur estime de soi. Ne vous attachez pas aux défauts, préconise Baden-Powell, attachez-vous aux qualités :

“ Il y a cinq pour cent de bon, même dans le pire caractère. le jeu consiste à les découvrir et ensuite à les développer jusqu’à une proportion de 80 ou de 90%.” 

 

C’est ce qu’on appelle l’approche positive en éducation. Cette approche donne confiance aux éduqués et les encourage à entrer dans une démarche éducative active. Elle fait d’eux les sujets de leur propre éducation. Guidés par l’éducateur, dans le dialogue, ils peuvent analyser leurs forces et leurs faiblesses et se donner des objectifs personnels de développement. Le dialogue permet à l’éducateur de recevoir une réaction en retour - un feedback - de la part des éduqués et donc de comprendre mieux leur façon de penser, leurs problèmes, leurs aspirations et d’ajuster en conséquence le programme éducatif.

 

La pratique du dialogue permet de déboucher sur l’éducation active :

"Les éducateurs libérateurs doivent abandonner l'objectif éducatif de transmettre un dépôt et le remplacer par une approche de dialogue consistant à poser des problèmes à des êtres humains en relation avec le monde.“ (Paulo Freire).

 

C’est une processus de praxis (action et réflexion), dans lequel ”les étudiants ne sont plus des auditeurs dociles, ce sont maintenant des co-chercheurs critiques en dialogue avec l'enseignant" . (Paulo Freire)

 

Le dialogue enfin établit un partenariat adulte-jeunes. L’adulte accepte de partager son pouvoir avec les jeunes, il leur donne la possibilité de participer au processus de décision. C’est l’éducation par la coopération.

 

Former les éducateurs à la pratique du dialogue

 

Dans la formation des éducateurs et des enseignants, donne-t-on suffisamment d’importance à l’apprentissage au dialogue ?

Des exercices pratiques peuvent leur permettre d’apprendre à conduire un entretien non-directif, de poser des questions ouvertes (auxquelles on ne peut pas répondre seulement par oui ou par non), de pratiquer la technique de la reformulation qui consiste à redire sous une forme plus claire et plus concise les propos de l’interlocuteur pour vérifier qu’on l’a bien compris et lui montrer que l’on porte attention à ses propos. Les questions ouvertes et la pratique de la reformulation permettent d’approfondir le dialogue et la communication.

 

C’est en entrant dans un temps de dialogue, d’échange, avec un jeune, que les responsables découvriront l’importance d’une véritable relation éducative et commenceront à porter attention aux problèmes, aux aspirations, aux ressources de chacun des jeunes dont ils s’occupent. Ils commenceront alors à développer des compétences d’éducateur.

 

Dominique Bénard


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